20 janvier 2007
-> CoNcOuRs!
Voici la nouvelle que j'ai envoyé au concours de nouvelles Etonnants-voyageurs. L'incipit (en italique) nous était donné (il y en avait deux au choix) et le "thème" était : la ville. Et voilà ce que cela a donné... Beaucoup de corrections et de recorrections mais tellement de plaisir (^_^). Bonne lecture (et oui cette fois, c'est long !lol)
Un passé trop aveugle
Elle n’a rien gardé de sa vie d’avant. Rien sauf la chute.
Le frein ne répond plus. Elle pense : le câble est cassé, c’est bête. Le vélo prend de la vitesse. Elle lance les deux jambes devant elle, pour se protéger peut-être. Le choc arrive sans qu’elle le voie venir. Le ciel tournoie au-dessus d’elle. C’est fini.
Quand elle se réveille, elle est dans le lit blanc. Elle bouge les jambes, les bras. Elle est intacte. Mais elle ne se souvient plus. Un homme entre dans sa chambre. Il s’appelle Jonas.
C’est Jonas qui la met debout. Jonas qui lui tend ses couverts et les guide vers l’assiette. Jonas qui fait couler l’eau de la douche et lui indique les serviettes de toilette en coton. Avec lui, elle retrouve les gestes. Les mots. Mais pas les images. Jonas prétend qu’elle est née le jour où elle s’est réveillée. Il lui donne un nom. Elle s’appelle Véra. Jonas l’emmène avec lui dans la ville. Tous les jours, elle s’assied dans sa voiture.
-Regarde autour de toi, lui dit Jonas en démarrant. Essaie de te rappeler.
Elle regarde, tout l’étonne, elle ne se souvient de rien. Jonas la conduit depuis un mois. En vain. Et puis elle le voit. Le garçon qui promène un chien. Sans qu’elle s’y attende, les larmes lui viennent aux yeux.
Elle ne sait plus. Elle ne sait plus qui est ce garçon. Peut-être ne l’a-t-elle jamais connu. Mais, pourquoi ces larmes alors ? Jonas ne dit mot. Il respecte son chagrin. Jonas sait que les mots n’ont pas leur place ici. Il connaît les mots. Il connaît les sentiments aussi. Il voit la tristesse dans les yeux de Véra. Alors il regarde devant, vers la route. Il conduit doucement. Le poste de radio est éteint.
Silence.
Véra fixe le garçon puis le chien. Mais son esprit est ailleurs. Elle ne les voit pas. Ils passent. Une minute. Le temps s’est arrêté. Elle a vu le garçon, mais son image n’est toujours pas là. Le chien, lui, sert d’accessoire, simplement. Maintenant ils sont loin. Une minute. Tout est calculé mais rien dans son esprit ne lui semble net. Le garçon a disparu de son champ de vision. Comme un rêve évanescent. Elle ne comprend pas. Elle tourne la tête pour regarder la route. Ses pleurs se sont arrêtés. Elle lutte. Elle a honte. Jonas ne pose toujours pas de question. Elle pense qu’il n’en posera pas de toute façon. Ou alors plus tard.
Aujourd’hui, elle est dans cette voiture. Elle doit visiter la ville. Elle regarde. Malgré tout, elle essaie de se souvenir, comme lui a demandé Jonas. Hélas, ces immeubles aux allures de géants gris ne lui rappellent rien. Ils sont sales. Pourtant, aucun papier ne traîne sur la chaussée. Ce sont des hommes habillés de vert qui se chargent de les ramasser. Les bâtiments sont sales. Sales dans leur uniformité. Ils sont hauts. Ils sont gris. Ils sont tristesse. Tous s’alignent au bord de la route. Comme au garde à vous. Véra sait que l’ordre n’est pas le combat. Non, l’ordre est le silence. Un silence trop pesant, une éternité à se taire. Les immeubles la regardent, de haut. Ils ont une certaine assurance. Elle se trouve bien petite parmi eux. Elle a même peur. Jonas a plutôt l’air habitué. Il connaît l’histoire de cette ville. Il la raconte souvent. Il raconte la vie, avant les immeubles. Avant, tout était plus simple. Jonas dit que rien ne manquait. Il y avait de petites maisons, comme une communauté de nains au fin fond d’une prairie secrète. Les habitants souriaient. Le soleil était là. Il brillait au-dessus des résidences. Maintenant, le soleil est caché, sa lumière s’amenuise. Les gens ne sourient plus. Ils sont vêtus de noir. Ils n’ont pas le temps. Ils ne prennent pas le temps. Leur montre les inquiète car elle les dirige. Ils ont des réunions, ils ont du travail.
Jonas explique que maintenant les gens oublient même leur vie d’avant. Comme Véra a oublié sa vie passée. Pourtant, ces gens ne sont jamais tombés de vélo. Ils ont seulement suivi le changement. Sans rien dire. Sans crier. Pour eux, les grands espaces verts et fleuris ne sont que des souvenirs. Semblables à des photos de vacances gardées au fond d’un tiroir. Pour eux, les maisons charmantes étaient trop petites. Alors ils ont construit ces falaises de fenêtres. Jonas dit que des gens y travaillent. C’est important le travail. Il dit que derrière ces fenêtres, il y a des bureaux. Il dit aussi que ce sont des pièces froides. Les hommes en noirs vont et viennent. Ils restent assis devant un écran. Ils remplissent des feuilles et des feuilles de calculs. Véra n’aime pas les calculs. Elle n’aime pas non plus les bureaux. Elle s’y sent à l’étroit. Jonas lui avoue que lui non plus n’apprécie pas de rester enfermé entre quatre murs de béton.
Jonas pense comme elle. Il est comme un frère. Elle commence à bien l’aimer.
Jonas continue de rouler. La fille est bercée par la voiture. Les boutiques défilent sur le bord du boulevard. La mode est là, omniprésente. Mais pour Véra, les boutiques sont inutiles. La mode est tout simplement laide. Véra fuit ces futilités. Pourquoi porter ces tee-shirts moulants et ces talons aiguilles ? Ridicule. Surtout lorsqu’ils sont accompagnés de jupes un peu courtes et de décolletés plongeants. La féminité qu’ils disent ! Encore une fois : ridicule. Jonas dit qu’elle a raison. Il n’aime pas les filles qui suivent la mode. Il n’aime pas les boutiques non plus.
Véra ne sait pas où ils vont. Jonas préfère encore garder le secret. Il est mystérieux Jonas. Elle l’apprécie aussi pour cela. Il lui permet de deviner, de rêver. Elle trouve que chaque jour est différent malgré une ressemblance certaine. Quotidiennement, Jonas l’amène en ville. Il l’accompagne. Mais, à chaque fois, une chose change : un nouveau lieu, un nouveau cliché. Lorsque la nuit tombe, Jonas l’amène visiter un dernier endroit. Un coin perdu de la ville, loin des gens en noir, loin des fenêtres de plomb. Elle demande où ils vont. Jonas rétorque que c’est une surprise.
Alors, elle continue à contempler le paysage. Ils passent à présent dans des ruelles sombres. Les murs sont resserrés. Ils semblent être encore plus hauts que les immeubles du boulevard. Le brouillard est tombé. Un épais rideau gris barre la route étroite. Jonas fronce les yeux pour mieux voir. Il roule doucement. Elle lui fait confiance.
Le voile blafard du brouillard est toujours là. Jonas dit que c’est dommage, que sa surprise sera moins belle. Elle l’écoute avec attention. Elle sent un dégoût dans sa voix. Elle comprend. Elle ne sait pourquoi mais elle comprend. Jonas voulait du beau temps, du beau temps pour elle. Et la ville, ce soir, lui offre le contraire. C’est l’inconnu. Une fois gai, une fois triste, mais tellement magique. L’inconnu trouble Véra. Cependant elle l’apprécie sans trop y prêter garde. L’inconnu lui réserve son futur. Un avenir en douceur. Ou peut-être plutôt un avenir accidenté. Personne ne le sait. Même Jonas n’en a aucune idée. Personne ne contrôle l’après, le lendemain. Et elle, Véra, ne contrôle pas son passé non plus. Du moins, avant cette chute.
Tranquillement, la voiture les guide. Véra essaie de retourner dans sa vie d’avant. Jonas ne cesse de lui rappeler qu’elle doit se souvenir. Alors pour seule réponse, elle cherche. Elle n’observe plus vraiment le paysage, elle ne suit plus vraiment ce labyrinthe de ruelles. Elle pense. Il y a la chute. Le vélo. La vitesse. Le coup. Puis, rien. Elle cherche. Le vélo. La vitesse. Le coup. Puis, rien. Le vide. Et après, la ville. Des ruelles et des ruelles. Un réseau bien grand, une carte à l’infini mais aucune trace réelle. Véra n’y arrive pas. Elle fouille dans sa mémoire. Encore des routes, entourées d’immeubles. C’est la ville. Tous les jours, Jonas la lui fait visiter. Le temps défile. Elle revoit le premier jour avec son étonnement et sa joie. Le songe a occupé le second et les questionnements le troisième. Le quatrième fut simple. Le cinquième, une copie du quatrième. Et puis arrive le sixième. Aujourd’hui. Avec son brouillard. C’est alors qu’elle croise le garçon avec le chien. Quelques larmes. Elle s’interroge. Et puis encore des rues, des avenues du silence.
Et puis, rien.
Jonas la tire de sa somnolence :
-Regarde. C’est beau. Le brouillard s’est à peine dissipé mais on distingue assez bien, finalement.
Véra lève la tête. Ses yeux s’écarquillent. Jonas a raison : c’est beau. Il l’a amenée au bout de la cité. Il a franchi les colonnes de vitres et les routes tortueuses. Il a dépassé les travailleurs en costumes de suie. Juste pour qu’elle voit ce paysage exceptionnel. Jonas lui apprend que c’est la mer. Véra se trouve face à l’étendue. La mer s’étale en bas, au pied des rochers. Véra la domine.
Jonas prend la main de Véra et l’amène près du bord. Elle a peur. Un grand vertige l’assaillit. Peut-être à cause de la hauteur. Peut-être en raison de la main chaude de Jonas. Ensemble, ils regardent l’horizon. Loin de tous les soucis de la ville, loin de toutes les complexités des gens. La mer se confond avec le ciel sombre. Le brouillard est toujours là, comme suspendu. Il uniformise.
Un léger souffle se lève. C’est le vent du soir, le marin. Par delà la jetée, un bateau s’éloigne. Jonas montre les deux grandes voiles qui s’étirent jusqu’au ciel. Le voilier disparaît rapidement. Il file vers sa destinée, il lacère les vagues. Véra regarde en dessous, au pied de la falaise. Une écume blanche apparaît puis s’efface.
Jonas appelle Véra. Il faut partir. A regret, elle laisse le paysage admiré derrière elle. Elle écoute une fois encore le son du vent qui siffle dans son oreille et le bruit des vagues galopant vers l’infini. Tout est léger. Tout est fluide. Véra remonte dans le véhicule. Les feux s’allument. La voiture démarre. Avec la vitesse, le paysage se gomme. Elle regarde une dernière fois. Mais la fatigue la rattrape. Ses paupières s’affaissent. Sa pensée replonge dans les rêves. Elle voit la lumière d’un phare qui l’appelle. Elle s’avance. La puissante lumière la happe. Elle s’avance encore. La lumière s’éteint. Le garçon apparaît, le chien est là. La lumière réapparaît. Plus rien. Un flash soudain. Véra se réveille en sursaut. Jonas est là, près d’elle, près de son lit. Elle a dormi tout le voyage. Jonas l’a couchée. Jonas ne l’a pas réveillée. Jonas a attendu qu’elle se réveille toute seule pour lui dire qu’il partait et qu’il reviendrait demain. Elle s’endort à nouveau, bercée par les paroles anodines de l’homme.
Nouveau jour. C’est l’oubli du brouillard, la renaissance de la vie. La nuit est passée. Jonas est là, comme toujours. Véra le regarde. Le silence régnant dans la pièce est parfait, pas une fausse note, pas un accord brisé. Elle. Lui. Simplement.
Jonas la lève, l’habille. Il lui explique le besoin de se lever et de s’habiller. Elle comprend mieux maintenant, petit à petit, jour après jour. Après un copieux petit-déjeuner, ils retournent à la ville. Elle se souvient. Elle ne compte pas le temps. Hier ? Avant hier ? Peut-être même aujourd’hui ? Comme toujours, en démarrant, Jonas lui répète :
- Regarde autour de toi. Essaie de te rappeler.
Alors elle regarde. Une nostalgie profonde et étrange vient l’immerger.
Il est dix heures. La cloche sonne. Jonas s’arrête. Il gare sa voiture puis descend rapidement. Véra le suit. Une belle place s’ouvre devant leurs yeux. Jonas connaît cet endroit aussi ne le regarde-t-il plus. Elle, en revanche, elle l’observe. Un dallage impeccable s’étale. Véra en oublie le béton qui les enferme. Quelques arbustes encadrent l’espace. Au centre, bien en évidence, trône une fontaine surplombée de la déesse Vénus. C’est Jonas qui l’a dit. Derrière la fontaine, on a conservé un ancien kiosque. Un toit pointu est supporté par sept piliers métalliques disposés en cercle.
Jonas et Véra s’approchent. Véra est intriguée. Elle veut aller jusqu’au kiosque, elle veut voir. Oui, voir. Alors Jonas la suit. Il inverse les rôles et se laisse guider. Une douce mélodie se fait entendre. Véra aime. Elle connaît mais aucun souvenir ne lui revient. Elle se presse. La mélodie s’amplifie. La musique enveloppe la tête de Véra dans une auréole de bonheur. Elle écoute attentivement. Quelque chose lui dicte d’écouter, comme un réflexe, comme un geste cent fois répété. Elle continue d’avancer. Jonas marche à ses côtés. Ils arrivent devant l’abri.
C’est alors qu’elle voit. Elle voit le majestueux piano à queue. Elle comprend que la musique vient de là. Elle voit aussi le garçon. Il est assis devant le piano, droit, digne. Elle le reconnaît. C’est le garçon de la veille. Aujourd’hui, elle voit ses lunettes noires et une canne blanche appuyée sur le coté du piano. Elle voit aussi le chien. Et puis elle se remémore. Un garçon, un piano, un chien, des lunettes noires, une canne.
A travers les notes légères qui s’envolent, elle se souvient. Des yeux cachés, des yeux perdus mais un cœur non aveugle. Une nouvelle sensation apparaît telle une double oreille qui s’ouvrirait sur une double musicalité. Jonas attend. Il lui donne la main, certainement pour lui dire : « courage ! ».
Les vivats du public couvrent la coda du morceau. Véra n’entend pas ces acclamations. Elle n’écoute que le pianiste. Une nouvelle partition s’ajoute sur le pupitre. Le musicien joue. Une larme s’écoule sur la joue de Véra. La nostalgie envahit la jeune fille. Elle reconnaît ce morceau, si joliment joué, si musicalement développé. C’est une Nocturne. Elle se rappelle… Chopin. Aucune fausse note, elle est fière. Et maintenant elle en est sûre, ce morceau, elle l’a joué, avant, il y a longtemps.
Et puis tout lui revient. Un bout de passé. Avant la chute, avant Jonas, avant la ville. Avant, elle était comme lui, comme ce pianiste. Elle jouait dans ce kiosque. Sans qu’elle s’en rende vraiment compte, ses doigts commencent à retrouver les notes. Elle ne peut les empêcher de bouger dans le vide. Maintenant, ce garçon l’a remplacée. Mais elle n’est pas triste. Ses larmes sont des larmes de joie. Ce garçon n’est autre qu’un de ses fidèles élèves.
La Nocturne se termine dans un jeu de doigts impressionnant, dans un mélange de différences humblement retranscrites. Véra applaudit à tout rompre. Le garçon aveugle sourit. Il descend péniblement du kiosque pour saluer. Les spectateurs l’ovationnent. Aidé de sa canne, il s’approche de Véra. Il lui prend la main, l’amène devant le piano et lui dit simplement : « Joue, Véra, joue. Les notes ne s’oublient jamais quand elles s’expriment avec le cœur. »
Désormais, Véra sait. Elle sait que la magie de la musique peut remplacer tout autre sentiment et que les épreuves du passé n’ont plus lieu d’être. Comme dit Jonas, elle est née le jour où elle s’est réveillée, et aujourd’hui, elle a fait ses premiers pas…
ben écoutez:: Chopin-Nocturne n°21 in C minor
